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Marché: Qu'est-ce que le "debasement trade", ce pari contre la perte de valeur des grandes monnaies (comme le dollar), et pourquoi en parle-t-on autant?
samedi 7 février 2026 à 07h00
(BFM Bourse) - L'envolée des cours des métaux précieux ont apparemment provoqué un retour de cette forme d'investissement qui anticipe la perte de valeur des grandes devises, le dollar notamment. Mais est-ce que ce phénomÚne n'est pas exagéré pour autant ?
La Bourse regorge d'expression parfois un peu sibyllines. Citons à titre d'exemple le fameux"TACO trade", l'acronyme TACO renvoyant à "Trump always chickens out", ou "Trump finit toujours par se dégonfler".
En clair, il s'agit d'anticiper l'idĂ©e qu'Ă la fin des fins, derriĂšre les violentes menaces du prĂ©sident des Ătats-Unis, une solution nĂ©gociĂ©e finit toujours par Ă©merger.
Ces derniers mois, une expression est revenue avec insistance: le "debasement trade". Ce terme renvoie à des paris du marché autour de la perte de valeur des grandes monnaies. PlutÎt que d'investir dans des titres libellés dans ces devises, les opérateurs se concentrent sur des actifs "tangibles", comme les matiÚres premiÚres.
"En dâautres termes, il sâagit dâune fuite vers les actifs rĂ©els - or, argent, matiĂšres premiĂšres, immobilier, voire cryptomonnaies (plus ces derniers jours) - Ă mesure que les monnaies fiduciaires perdent leur pouvoir dâachat", expliquait en octobre John Plassard, conseiller en investissement chez CitĂ© Gestion, dans une note.
"Lorsque les Ătats financent leurs dĂ©ficits par la dette, et que les banques centrales soutiennent artificiellement les taux, la monnaie devient elle-mĂȘme une variable dâajustement. Câest dans ces moments que les investisseurs cherchent des actifs 'non diluables', capables de conserver leur valeur intrinsĂšque", dĂ©veloppait-il.
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"Si l'on regarde dans l'Histoire, à l'époque pour faire perdre de la valeur à la monnaie, on diluait l'argent par du cuivre ou par d'autres métaux moins précieux que l'argent", a de son cÎté expliqué le 30 janvier dernier Maud Reinalter, directrice des investissements chez Belfius Asset Management, sur BFM Business.
"Aujourd'hui cela traduit la crainte que la devise qu'on a en portefeuille perde de la valeur par rapport aux autres monnaies. C'est trÚs important pour les investisseurs qui cherchent à 'hedger' ('couvrir', NDLR) ou protéger une partie de leurs portefeuilles", a-t-elle ajouté.
Historiquement, ce phénomÚne s'est déjà produit à plusieurs reprises, notamment dans les années 70. En 1971, le président américain Nixon décrÚte la fin de l'étalon-or, c'est-à -dire la convertibilité du dollar en un certain montant d'or. Les accords de Kingston en 1976 entérinent ensuite la fin de l'étalon-or au niveau mondial.
"L'abandon de lâĂ©talon-or a entraĂźnĂ© une ruĂ©e vers les mĂ©taux prĂ©cieux, alors perçus comme les seuls garants dâune valeur stable", rappelle John Plassard.
Le spécialiste de marché souligne que d'autres épisodes de la sorte sont survenus en 2008 puis 2020, à chaque fois lorsque les politiques monétaires et budgétaires ont été ultra-accommodantes, entraßnant une importante création monétaire.
Cette expression est revenue à la mode depuis environ cinq-six mois. La forte hausse de l'argent et de l'or, qui ont pris respectivement 148% et 65% en 2025, ainsi que 19% et 13% en janvier, a été interprétée par plusieurs experts de marché comme un signal montrant un "debasement trade" autour du dollar et des actifs libellés en dollars.
Le yen également concerné
Cette lecture est notamment celle de Swissquote, qui y voit "le retour en force du 'debasement trade'". "Les Ătats financent leurs dĂ©penses par la dette, que les banques centrales finissent indirectement par absorber. RĂ©sultat : lâoffre monĂ©taire augmente, le pouvoir dâachat se dilue, et la confiance sâeffrite", Ă©crit l'intermĂ©diaire financier.
En octobre, John Plassard soulignait que la dette publique amĂ©ricaine atteignait "des sommets historiques tandis que les dĂ©ficits europĂ©ens s'enlisent". Du cĂŽtĂ© des banques centrales, si leurs discours s'avĂšrent restrictifs, dans les faits les taux d'intĂ©rĂȘts rĂ©els "peinent Ă redevenir positifs", Ă©crivait John Plassard.
"Les investisseurs, conscients de cette contradiction, cherchent Ă se prĂ©munir contre une lente dĂ©valuation systĂ©mique avec une inflation toujours prĂ©sente (avec des taux dâintĂ©rĂȘt rĂ©els qui peinent Ă redevenir positifs)", soulignait le conseiller en investissement.
"La ruĂ©e simultanĂ©e vers l'or, les actions et mĂȘme les cryptomonnaies peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e dans le contexte du 'debasement trade'. Les investisseurs craignent que les emprunts massifs et les dĂ©ficits importants des grands gouvernements finissent par Ă©roder la valeur de la monnaie fiduciaire", expliquait pour sa part Allianz en octobre.
"PlutĂŽt que de dĂ©tenir des liquiditĂ©s ou des obligations Ă faible rendement, qui pourraient ĂȘtre dĂ©valorisĂ©es par l'inflation, ils investissent dans des actifs dont l'offre est limitĂ©e, tels que les mĂ©taux prĂ©cieux, les actions et lebitcoin", poursuivait l'assureur.
Barclays de son cÎté remarquait fin janvier que le "debasement trade" avait "frappé" le dollar et les obligations japonaises,dont les rendements se sont récemment envolés,avec notamment le plan de relance budgétaire massif de la PremiÚre ministre japonaise, Sanae Takaichi.
Si ce "debasement trade" semble donc palpable, est-ce que pour autant il traduit une véritable perte de confiance dans les devises ? Et est-ce que son importance n'apparaßt pas exagérée?
Si certains analystes voient, donc, trÚs clairement l'existence de ce phénomÚne de marché, d'autres font preuve d'un peu plus de prudence.
En octobre, Deutsche Bank jugeait que le marché présentait "peu de preuves" d'un "debasement trade", phénomÚne qu'elle qualifie de "narratif", c'est-à -dire une histoire que tente de se raconter le marché.
Selon l'établissement allemand, un "debasement trade" devrait se traduire par une pentification importante de la courbe des taux obligataires américains.
Autrement dit, l'écart entre le rendement des taux courts et longs (par exemple le titre de dette à deux ans avec celui à 10 ans) devrait se creuser "substantiellement" pour traduire la perte de confiance sur le long terme de la devise.
Cela n'est pas vraiment le cas. Depuis dĂ©but 2025, l'Ă©cart s'est effectivement creusĂ© entre le taux de l'obligation amĂ©ricaine Ă deux ans et celui Ă 30 ans (il a mĂȘme plus que doublĂ©). Mais cet Ă©cart Ă©tait beaucoup plus prononcĂ© lors des annĂ©es 2010. Par ailleurs, le rendement du titre de rĂ©fĂ©rence du marchĂ©, l'obligation Ă 10 ans, reste en baisse sur un an, ce qui rend difficile l'interprĂ©tation d'une dĂ©gradation accrue de la confiance dans le dollar.
"Un récit convaincant plutÎt que des faits confirmés"
Plus rĂ©cemment, Deutsche Bank a Ă©crit lundi que la nomination de Kevin Warsh Ă la tĂȘte de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine (Fed) a quelque peu malmenĂ© "le narratif prĂ©valent autour du debasement trade".
Le banquier central est perçu comme "un faucon" monétaire, c'est-à -dire un dirigeant qui serait bien moins enclin à faire tourner la planche à billet pour soutenir l'économie.
Ce qui expliquerait que l'annonce de sa nomination a provoqué une violente chute de l'or et de l'argent, la thÚse de la perte de valeur du billet vert étant fragilisée.
Mais Deutsche Bank ajoute que "les actions sur les prix (de ces matiÚres premiÚres) se sont depuis longtemps détachées de toute discussion sensée sur le 'debasement'".
Citi va mĂȘme plus loin. "Ce 'trade' repose sur un rĂ©cit convaincant plutĂŽt que sur des faits confirmĂ©s",jugeait l'Ă©tablissement amĂ©ricain en octobre. La banque avançait qu'en dehors de l'or, les Ă©volutions des autres actifs ne permettaient pas d'accrĂ©diter la thĂšse d'un "debasement trade".
Les actions évoluent au gré de la confiance autour des perspectives de l'intelligence artificielle tandis que lebitcoinest bien plus corrélé aux actions qu'à l'or, soulignait-elle.
Comme Deutsche Bank, Citi ne constatait pas une pentification de la courbe des taux suffisamment importante et remarquait que les anticipations d'inflation (et donc par ricochet de perte de valeur du dollar) restaient "modérées".
MĂȘme pour l'or, faut-il voir dans l'envolĂ©e des cours du mĂ©tal prĂ©cieux, une dĂ©fiance chronique et structurelle de la devise amĂ©ricaine?
Dans une récente note, UBS estimait que 68% de la hausse du métal précieux depuis janvier 2025 était due aux changements de politiques américaines, comme les droits de douane, les menaces de Donald Trump à l'encontre de l'indépendance de la Fed ou encore le risque d'annexion du Groenland.
L'or aurait donc surtout été porté par son statut de valeur refuge face à un sentiment d'aversion au risque, plus que comme un moyen d'échapper à une inéluctable érosion de la valeur du billet vert.